Acteur de la mode: Interview de Camille Montard

Camille Montard

Illustration de Camille (Par Hanie).

Aujourd’hui, dans notre série des acteurs de la mode, nous interrogeons Camille Montard, une diplômée de marketing de mode et vivant depuis deux ans à Séoul. Nous espérons qu’elle pourra vous apporter une autre vision des choses si par exemple, vous comptiez vous aussi vous installer en Corée ! Bonne lecture !

 

Q: Peux-tu nous faire un résumé de ton parcours ?

R: J’ai commencé par faire un BTS de modélisme, puis je me suis réorientée vers la stratégie commerciale et le marketing en effectuant un Master à Lyon 2 université en mode et création ! J’ai ensuite effectué un stage dans un bureau de conseil et tendance (Martine Leherpeur Conseil) et ça s’est super bien passé !

 

Q: Comment es-tu arrivée à écrire des articles pour Martine Leherpeur ?

R: Le bureau de tendance Martine Leherpeur était étroitement lié au Master que j’ai effectué à Lyon. Certaines directrices donnaient cours là-bas. A la base j’étais intéressée, au delà de travailler pour une marque, de travailler dans le conseil, donc dans un bureau de conseils et de tendances. J’ai effectué un stage chez eux pendant six mois pour mon Master, puis j’ai été embauchée chez eux.

Le projet de vivre et travailler en Asie, ça s’est fait comment ? Comment as-tu réussi à concrétiser ce projet ?
J’avais déjà le désir de vivre en Asie lorsque j’étais étudiante. Mon père travaillait beaucoup là-bas quand j’étais enfant donc j’ai été bercée par cette idée de l’Asie.

Cette boîte (Martine Leherpeur) avait une branche à Paris et à Shangaï. J’ai compris qu’il y avait possibilité d’avoir un stage peut-être, du coup j’ai dirigé mon mémoire de fin d’études vers une thématique de l’ordre de  “Comment en étant un bureau de tendance français, on pouvait exporter notre savoir-faire en Asie, et comment l’appliquer.” J’ai aussi pas mal travaillé avec Martine, la fondatrice de l’agence (à Shangaï). Pour différentes raisons (mais aussi le fait que je ne savais pas parler le cantonais), le stage à là-bas n’a pas été possible.

En parallèle, après mon stage, j’ai continué à travailler avec Martine sur des sujets touchants l’Asie comme les tendances à Tokyo etc … Puis j’ai commencé à travailler sur les tendances à Séoul. Ca fait deux trois ans maintenant qu’on s’y intéresse de plus en plus. C’est donc pour ça que ça a fait tilt dans ma tête. Je me suis dit que Séoul pouvait être une opportunité. J’avais une sorte de part-time job avec la marque Aesop, j’avais ce plan de travail, donc je suis partie sur un coup de tête, mais ce plan est tombé à l’eau. On ne m’a pas vraiment donné une réponse définitive.

J’avais mon master en poche et effectué un stage mais, au bout du compte, en France et même en Europe, il y avait beaucoup de personnes qui avaient le même profile que moi. C’était pas super attrayant et il fallait que je me démarque. C’est comme ça que je me suis dit “Pourquoi pas Séoul ?” Puis Séoul possède le working holiday visa ! Donc j’ai pu faire un an pour voir comment ça se passait et tenter réellement l’expérience. J’ai travaillé pour RE;CODE, une entreprise qui travaille pour Kolon Industries.

 

Q: Comment as-tu trouvé ce job chez RE;CODE ?

R: Le marché du travail est très compétitif là-bas, les sociétés fonctionnent par réseaux de contacts. C’est grâce à une amie, Sandra qui détient une marque de prêt-à-porter (maintenant orientée active wear) appelée SMK, qui est eco friendly (Ndlr; écologique). Elle m’a mis en contact avec certaines personnes, et grâce à elle, j’ai travaillé pour RE;CODE, la marque vitrine durable et écologique de Kolon Industries.

Q: Peux-tu nous présenter la marque RE;CODE ? Quelles étaient tes tâches et responsabilités ?

R: Il y a cinq ans, beaucoup de stocks invendus ont été jetés et détruits. L’idée de RE;CODE était de réutiliser ce stock pour en refaire des vêtements neufs.

J’étais l’assistante de la manager du marketing global, du coup c’était vraiment pour développer la marque à l’étranger, notamment en Europe. Je gérais tout le panel des détaillants et d’acheteurs, ainsi que tout ce qui était salon. J’étais aussi en charge du digital et d’instagram, et notamment des relations avec des influenceurs étrangers comme Sophie Fontanel  (journaliste et influenceuse française). On était une petite équipe donc je travaillais directement avec ma manager.

Wow, donc ils ont du être assez content de t’avoir pour les échanges avec l’Europe et la France ?

Oui assez ! On a fait une collaboration avec Henrik Vibskov (designer danois), et avec Andrea Crews (designer française), on aussi exposé chez “Merci” (concept store français) pour l’expo “imparfait” en janvier dernier.

 

 

Q: Tu as pu travailler en France et en Corée du Sud, y-a-t-il des différences au niveau de leur manière de travailler ? Quels sont pour toi  les avantages et inconvénients entre ces deux pays?

R: RE;CODE faisait partie de plus grand groupe. Le monopole des grandes marques tel que Samsung est énorme. Toute la vie coréenne tourne autour de ces conglomérats.

C’est une hiérarchie très verticale. A chaque décision, tu dois demander à ton manager, celui-ci doit demander au sien etc. Celui tout en haut à milles demandes dans la même veine et ça prends un temps fou pour agir et décider car il faut avoir l’approbation de “tout en haut”

J’ai aussi l’impression qu’il y a un petit problème au niveau de la présence au travail. Ils préfèrent, un peu comme en Chine ou au Japon, prétendre être au bureau très longtemps alors que la productivité n’est pas constante, plutôt que des heures de travail “moindre”, mais avec plus de rendement et productivité dans ces heures-là.

Q: Penses-tu qu’il est possible pour les étrangers de trouver une place au sein d’une entreprise coréenne malgré le situation tendue dans le pays ?

R: Pour mon cas, j’ai vu que la boite RE;CODE avait un côté éco-friendly et un impact positif socialement. Ils avaient un programme spécial qui permettait d’embaucher des étrangers pour six mois, un an ou un an et demi et qui m’a permis d’y travailler. Après la fin de programme, ils devaient donc m’engager via un autre visa mais ça n’a pas abouti.

La Corée s’est développée, économiquement parlant, avec une économie protectionniste. Il y a beaucoup de barrières à l’entrée pour les biens et les services, mais aussi pour le taux d’embauche. Je voulais postuler dans des groupes étrangers mais je suis tombée des nues. Même dans ce genre d’entreprise (Prada, etc ..) le staff était constitué presque exclusivement de coréens.

Q: Et donc en général et dans la mode, c’était dur de trouver du boulot?

R: La plupart des gens que je connais qui cherchent du travail (français ou coréen) ont trouvé du travail qui leur correspondait. Je n’ai pas l’impression qu’il y a un taux de chômage à longue durée énorme chez les jeunes, en tout cas au niveau de la mode. Il y a beaucoup d’offres qui tournent sur le site coréen de Fashionjobs. Vu que c’est une industrie créatrices, peut-être que dans d’autres secteurs ils sont plus touchés. J’ai aussi quelques amis qui ont monté leur propre boîte, que cela soit dans le graphisme ou dans des magazines. Donc je n’ai pas ressenti de “difficultés” personnellement.

Je pense aussi qu’ils arrivent tout doucement au bout de leur système de leurs conglomérats détenant le monopole. Ce système n’est pas équilibré, ils ont embauché énormément de gens au départ, et maintenant certaines de ces personnes partent à la retraire. Il y a un déséquilibre entre ceux qui partent et ceux qui recherchent du travail. Il y a une sorte de crise avec tout ces jeunes qui sont assez diplômés.

 Q: Comptes-tu rester en Corée du Sud pour le travail ?

R: J’ai trouvé une startup coréenne qui fait du conseil et qui a besoin de se développer, mais il y a eu un problème de visa: Je dois avoir un visa d’un an, et ils se sont rendu compte qu’avec leur statut d’entreprise, ils ne peuvent pas embaucher d’étranger (il faut un certain quota de coréens pour pouvoir embaucher un étranger).

Mais pour le moment avec eux, je vais à la Fashion Week de Paris et Milan donc je me réjouis. Ça fait 2 ans que je vis à Séoul et c’est intéressant d’expérimenter. Je me suis fait de bons amis, les musées sont intéressants, les soirées sont biens, il y a vraiment une chouette ambiance, mais il y a très peu d’étrangers, et souvent ceux-ci sont étudiants, donc ça vient et ça part. Par rapport à la société coréenne, on se dit tous “Wow, Séoul c’est le futur !” mais personnellement, je trouve que Il y a encore une sorte de gros conservatisme au niveau de leur mentalité, qui clash un peu avec ma vision des choses. J’ai peut-être une opportunité à Hongkong et je pense que là-bas sera plus facile car justement iI y a beaucoup plus d’étrangers.

Q: Tu as des exemples de ce genre de choc des cultures que tu as expérimenté ?

R: Oui, par exemple c’est hyper courant que des filles étudiantes en mode en Corée, n’aillent que dans des universités réservées aux filles. Il y a ce genre de système qui met les filles et les garçons de part et d’autres où il n’y a pas de groupes d’amis mixtes. Et il y a aussi le système de la femme au foyer qui est typiquement attendu dans un couple (pas tous, mais la mentalité tend vers ce genre de “cliché”).

Puis ce qui m’a toujours surprise sur les coréennes, c’est que quand elles vont dans un style, elles y vont a fond (Sac, Makeup, etc) ! Donc en Corée il y a plusieurs tendances qui vivent ensemble (genre streetwear hypebeast, Balenciaga shoes,) je les voyais tout les jour , ainsi que le marché de la contrefaçon tellement c’est géant. L’année dernière c’était Gucci et maintenant Balenciaga.

Ce qui me choque aussi, c’est la Séoul Fashion Week. Il y a un truc pas professionnel, ils ont genre des vieilles chaises en plastiques pour le public et les invités, des animations vidéos dépassées, alors que la ville de Séoul mets beaucoup d’argent dedans.

Q: Nous pensons que la Corée est encore jeune, et qu’elle n’a pas eu le temps de créer sa propre identité, les jeunes designers essaient de voir ce que font les autres. Il n’y a pas encore cette spécificité typiquement coréenne. Qu’en penses-tu ?

R: Les designers coréens (même s’il faut mentionner Blindness nominé pour le prix LVMH qui sort du lot) reste très commercial, il y a une sorte de manque de créativité, parfois c’est de la copie de designer qui existent déjà (Rick Owens, Vêtement). C’est surtout des vêtements que tu pourrais acheter et porter directement dehors. Je pense que les designers coréens ont encore besoin de maturité. J’ai l’impression qu’ils manquent de sens critiques et de créativité propre : Ils voient quelque chose de cool et qui marche bien, hop ils vont refaire la même chose sans prendre le recul de réinterpréter à leur façon. Mais même sur des marques qui défilent à la Séoul Fashion Week, il y a une sorte de négligence pour les finitions et/ou détails sur les produits. La qualité du textile et de la fabrication n’est pas encore top. Je pense que lorsque c’est des petites quantités, genre artisanat/façonnier, la qualité est vraiment là, mais dès qu’on augmente en nombre, la qualité diminue fortement.

Q: Beaucoup de jeunes gens aujourd’hui pense tenter l’expérience de la vie en Corée, avez-vous des conseils à leurs donner avant de se lancer ?

R: Mon conseil serait que si vous avez une envie, un rêve, que ça soit en Corée ou partout dans le monde, il faut y aller. Là où il y a une volonté, il y a un chemin. Si il y a vraiment quelques choses que l’on désire, on y arrive toujours. Il faut de la patience et de la persévérance.

Séoul reste une énorme capitale, il faut venir, avoir la niaque ,se faire sa place et se faire un réseau. La plupart du temps, les coréens sont assez contents de te faire découvrir la culture, peut-être du fait qu’il y a peu d’étrangers, donc il y a encore ce “truc” de curiosité d’avoir un ami étranger.

Après faut pas se leurrer, y’a une certaine forme de racisme qui existe aussi.

Il faut quand même avoir l’envie d’aller vivre là bas et être conscient que c’est assez éloigné de notre culture. Il y a justement cette histoire de visa Working Holiday, donc rester pour une période d’un an ou moins (et si vous avez entre 18 et 30 ans), c’est assez facile, profitez-en!